L’heure de la première représentation de la pièce au théâtre de la Marche (c’est la première fois que la pièce jouait dans une salle d’un tel renom) approchait à grands pas. Caroline n’avait jamais eu un tel poids sur les épaules. Tous les acteurs de la troupe se serraient les coudes face à la pression, ne faisant plus qu’un à ses côtés.
Le jour de la première, Caroline fut prise de nausées : le trac. Comme si elle-même allait monter sur scène. A l’heure des trois coups, la salle n’était pas tout à fait pleine, mais la presse était au rendez-vous. Georges avait ses réseaux.
La qualité de la représentation dépassa les espérances de Caroline. Chaque personnage prit le volume requis, et la distance entre théâtre et réalité sembla s’être estompée. La magie du théâtre, celle pour laquelle Caroline travaillait tant, opéra parfaitement. Lorsque le rideau tomba définitivement sur la scène, le public était conquis. Et Georges, au moment des rappels, était resplendissant. Pour partager ce bonheur avec Caroline et l’associer au succès, il la fit monter sur scène, presque de force.
Dans les coulisses, l’effervescence était à son comble. L’excitation des acteurs avait du mal à retomber, des spectateurs cherchaient à entrer en masse, les critiques voulaient des confidences. Mais pour quelques instants encore, Caroline et Georges profitaient de l’intimité de leur loge. Ils n’avaient pas besoin de beaucoup de mots pour partager cet instant. Plus qu’une plénitude béate, c’était cependant la satisfaction du travail bien fait qu’animait Caroline. Pour l’une des premières fois de sa vie, elle se sentait fière de ce qu’elle avait accompli, de ce qu’elle avait créé. Et quoi de mieux que de partager ce sentiment avec l’être aimé ?
Caroline savait combien il est difficile de trouver le bon équilibre dans une vie. Il y a certainement des millions de gens pour qui c’est instinctif, qui ne se posent pas la question le matin en se levant. Pour Caroline c’était essentiel, et c’était une quête perpétuelle. Georges la rejoignait dans cette forme d’angoisse.
Les semaines qui suivirent furent moroses. Caroline peaufinait la mise en scène de la nouvelle pièce, elle ne faisait que croiser Georges qui ne pouvait pas assister à toutes les répétitions. Ils menaient à présent deux vies professionnelles séparées, comme la majorité des couples.
Sentant poindre les dangers de cette routine, Georges, avec la complicité de Monique, organisa une soirée surprise, puis deux, puis trois : grand restaurant, cabaret, hammam, en tête à tête ou avec des amis. Puis ce fut un week end à Londres qui fit d’autant plus de bien à Caroline qu’elle avait besoin d’oublier les lenteurs et les difficultés de son divorce. Son mari ne se montrait pas très conciliant et semblait même prendre un malin plaisir à faire durer la procédure. Il essayait également d’influencer les enfants et de les détourner de leur mère. Cette tentative n’avait cependant aucun succès : les enfants adoraient les moments passés avec leur mère et Georges, ce dernier les ayant conquis par sa disponibilité.
Georges tourne en rond dans le salon depuis une heure. Il a déjà laissé dix messages sur le portable de Caroline. Il a téléphoné à Monique qui ne sait pas où elle se trouve. Du moins elle ne veut pas lui dire, car Georges imagine que Caroline a du l’appeler après leur dispute tout à l’heure au théâtre.
23h30 : Caroline rentre enfin. Georges s’assoit dans le canapé, silencieux. Il lui laisse le temps de poser sa veste, son sac, d’enlever ses chaussures. Elle sait qu’il l’attend. Elle a écouté les messages qu’il lui a laissés.
La discussion ne dure pas très longtemps. Chacun reconnaît ses torts. Chacun ? Georges n’est pas le seul responsable. Certes, il aurait du parler à Caroline avant, ne pas lui annoncer sa décision concernant la pièce de cette manière. Mais lorsqu’il souhaitait en parler avec Caroline, lorsqu’il lui avouait craindre ne pas être capable de mener de front un grand rôle au théâtre et ses affaires d’avocat, elle ne l’écoutait pas. Ou plutôt, elle ne voulait rien entendre. Prendre ses désirs pour la réalité : jamais expression ne fut aussi appropriée que pour décrire l’état d’esprit de Caroline.
Ces paroles furent dures à entendre, mais elle s’y était préparée. Elle en était arrivée à cette même conclusion lorsqu’elle avait déambulé dans Paris à sa sortie du théâtre. Non, elle n’avait pas appelé Monique, elle ne se sentait pas capable d’écouter les reproches qu’elle n’aurait pas manqué de lui faire, elle qui avait pris fait et cause pour Georges ces derniers temps. Et puis, finalement, Caroline se les était fait seule, ces reproches.
Cette soirée, riche en émotion, lui permit de comprendre que l’état de grâce de sa relation avec Georges était terminé. Mais elle s’apprêtait à vivre la suite de l’histoire avec confiance. Confiance en Georges, confiance en sa sincérité.
Le théâtre fit exception à ces saines et utiles « prises de distance ». Là, leur travail restait fusionnel, même si Georges, avec le temps, se permettait des avis plus professionnels et par là même moins complaisants avec Caroline. Celle-ci n’en prenait pas ombrage et au contraire appréciait cette nouvelle sincérité. Elle sentait qu’elle progressait, qu’elle maîtrisait mieux toutes les astuces de la mise en scène.
Une nouvelle pièce fut mise en chantier par la troupe. C’est Caroline qui dénicha le texte qui fit l’unanimité. C’était une pièce difficile, exigeante, qui, lors de sa création au théâtre du Palais, n’avait pas eu le succès escompté. Caroline travailla d’arrache pied, seule d’abord, à partir de simples croquis, puis avec toute la troupe.
Mais le jour de la lecture générale et de la répartition définitive des rôles, sa déception fut immense. Georges, qui pourtant lors des différentes lectures préparatoires et des premiers essais de mise en scène avait donné sa pleine mesure dans le rôle principal, décida de le refuser au profit d’un second rôle.
Caroline fut profondément affectée par cette décision. A l’issue de la séance, elle prit Georges à part pour lui reprocher de ne pas l’avoir informée plus tôt et d’avoir annoncé son choix devant toute la troupe. Elle refusa ensuite de rentrer avec lui, prétextant le besoin de se changer les idées.
Suite à l’emménagement de Caroline chez Georges, une période que l’on pourrait qualifier de fusionnelle suivit. Lorsqu’on est amoureux, l’objectif est de tout partager avec l’autre, chaque moment, chaque instant, afin qu’il paraisse unique et inoubliable. La pellicule des souvenirs s’imprime alors de belles images de couple enlacé dans tous les lieux de la terre, dans tous les lieux de Paris pour Caroline et Georges.
Caroline avait sans doute entendu les paroles de sa mère dans son songe, en tout cas elle avait laissé tomber une à une toutes les activités qu’elle avait entamées dans sa période d’hyperactivité. Elle ne se consacrait plus qu’à son couple, comme à une autre époque, lorsqu’elle se consacrait à sa famille. Le bonheur semblait parfait.
C’est Georges qui le premier tira la sonnette d’alarme. Sans doute parce qu’il vivait en partie cette fusion comme une sorte d’envahissement, une atteinte à la liberté qu’il avait patiemment su se créer pendant ses années de solitude forcée. Il était heureux avec Caroline, c’était indéniable, mais il sentait que ces beaux jours ne pourraient durer indéfiniment et qu’un danger d’étouffement planait sur leur vie, ou plutôt leurs vies.
Ne sachant comment aborder le sujet directement avec Caroline, il se confessa à Monique. Cette dernière fut flattée de la confiance qu’il lui accordait et ne fut pas surprise des paroles échangées. Elle savait que les choses ne pouvaient pas durer ainsi entre Caroline et Georges, repliés sur eux-mêmes, comme sur une île déserte.
Monique entreprit donc de faire « sortir » davantage Caroline, via de nouvelles sorties shoppings, des séances de ciné entre copines, des visites d’expos. Caroline résista bien un peu au début, refusant de sortir sans Georges, désirant partager ses instants-là aussi avec lui. Mais Georges choisit ce moment pour renouer avec son ancien métier d’avocat en donnant un coup de main à un ami qui montait son cabinet.
Paris VIème arrondissement. Terrasse de café. Soleil voilé. Parasols fermés. Couple d’amoureux filmé de profil. Mains superposées sur la table au milieu des verres. Sourires béats sur les visages. Peu de paroles échangées.
Voilà quelles indications un réalisateur de cinéma pourrait lire dans le scénario s’il voulait adapter l’histoire de Caroline et Georges et tourner la scène du café, celle de la plénitude. Il faudrait qu’il soit sobre, que la caméra reste fixe. Inutile de forcer sur les effets, de faire tournoyer les images. Les mots doivent être rares pour ne pas paraître plats ou, pire, emphatiques. Les regards des deux protagonistes parlent suffisamment. La musique doit être légère, à peine audible, un peu saccadée, comme pour suggérer deux cœurs qui battent à l’unisson. Le jeu des mains qui se touchent, se caressent, s’enchevêtrent, s’agrippent l’une à l’autre, est au centre de l’image.
Caroline et Georges savourent cet instant merveilleux qu’ils ne voudraient jamais voir s’arrêter. Ils restent près de deux heures à cette terrasse de café malgré le vent glacial qui vient la balayer. Ils sont seuls au monde, comme dans une bulle au milieu du désert.
Pourtant, la plénitude qui se manifeste ce matin-là et qu’un apprenti cinéaste aurait toutes les peines du monde à suggérer ne peut pas durer. Parce qu’elle est trop abstraite, trop dégagée des réalités matérielles. Parce que Caroline va devoir déménager ses affaires chez Georges et, surtout, s’occuper de son divorce. Parce que Georges va devoir perdre quelques habitudes de célibataires qui à la longue risquent d’irriter Caroline. Parce que vivre en société ce n’est pas seuls au monde mais avec les autres que cela se conjugue.
Caroline et Georges n’ont pas encore engrangé suffisamment de ces moments passés ensemble qui permettent de cimenter une histoire et de la rendre plus résistante. Ils ne peuvent pas regarder en arrière, se souvenir des jours heureux, ils n’ont rien à sauver si ce n’est une histoire balbutiante. L’enjeu est de prendre ses marques sans tomber dans la routine, d’apprendre à vivre avec l’autre et non se contenter de supporter sa présence.
Un cap à franchir.



