Après avoir usé la Golf noire que son mari lui avait laissée en deuxième main pour acheter le nouveau modèle, Caroline décide d’acheter une Volvo break rouge bordeaux parce qu’elle a vu dans la même journée deux films où le héros en possédait une. Ce n’était pas Tom Cruise ni Brad Pitt, mais un illustre inconnu et Jean Pierre Daroussin. Elle n’en est plus aux acteurs qui la faisaient fantasmer, elle s’identifie aux anti-héros paumés, représentant de commerce au bout du rouleau comme Daroussin dans le film, ou maîtresse d’un patron qui promet de divorcer comme Catherine Frot qui joue sa sœur. Que le même jour, dans le film qu’elle est allée voir avec son amie Monique et que conseillait Télérama, et dans celui qu’elle avait enregistré la veille au soir sur Canal, elle ait vu la même voiture, c’est un signe qu’elle ne voulait surtout pas ignorer. Bien qu’elle ait délaissé ces derniers temps l’étude des religions orientales et la méditation transcendantale, elle reste suffisamment sous influence pour guetter les signes du destin qui la mèneront peut-être droit au Shawarma ou au Nirvana (ou un truc comme ça…).
Son mari, qui souhaitait éviter le conflit à tout prix, réagit à l’achat de la Volvo avec une ironie distante en lui disant calmement que la mode est aux petites voitures faciles à garer, avant de revenir peu après au sujet, sans avoir l’air d’y toucher, en abordant la folie actuelle pour la trottinette dans les rues de Paris. Certes, il risquait de recevoir en pleine face le « Ah ! Parce que tu me vois sur une trottinette ! » (ce qui ne manqua pas) mais il avait aussi remarqué l’attirance de sa femme pour tout ce qui est phénomène de mode et truc dans l’air du temps. Jusqu’à déraper, selon certains de ses proches, vers une excentricité que d’autres n’hésitent pas à appeler « folie ». Elle devient un peu « fofolle » comme on dit. Les plus méchants parleront d’une sorte de crise d’adolescence retardée, laissant aux plus vaches le terme de ménopause précoce.
Elle revoit sa garde-robe en fonction des derniers modèles présentés dans Marie Claire. Enfin… elle essaie : parce que les boutiques « taille 38 maxi » l’accueillent assez froidement ou avec un sourire ironique blessant pour une femme pas très bien dans sa peau et son « «44/46 mini ». Mais après avoir passé tant d’années à lire ce magazine, elle ne voit pas pourquoi elle ne s’habillerait pas comme les modèles. Des lectrices abonnées, comme Monique et elle, doivent bien être la cible de vente du mag, non ? Alors la mode devrait être faite pour elles ! Mais dans la réalité, il ne leur reste souvent qu’à souhaiter que la tendance soit davantage aux formes amples qu’au stretch ou au pantalon cigarette pour taille de guêpe. Remarquez que la rédaction de Marie Claire sait cependant garder ce type de lectrices : on titre sur « Les hommes préfèrent les rondes » (sympa, mais si elles ne peuvent pas s’habiller…) et la dernière expo de Botero, pour faire passer les cinquante dernières pages d’une mode destinée à Kate Moss et aux lolitas anorexiques.
Après avoir longtemps hésité, et avoir failli se laisser prendre par la nouveauté du coaching, Caroline décide de se lancer dans une psychanalyse. Le coaching, c’était la recherche du développement personnel pour aller de l’avant avec la totalité de son énergie intérieure. Mais Caroline n’a personne à battre, à dépasser, aucune limite à franchir. « Aller de l’avant », l’expression la tente, mais aller où ? Alors que la psychanalyse, pense-t-elle, la libérera de tous ses complexes, la fera se sentir bien dans sa tête. Une autre vie pourra alors commencer pour elle, différente. Et puis elle a toujours eu un faible pour Gérard Miller, le psy préféré des média. Elle l’a découvert à la radio et suit son parcours à la télévision parce que « physiquement c’est pas mal non plus ». Elle le trouve intelligent, raffiné, et surtout charmeur, mais – attention - pas dans le sens péjoratif du terme. Elle aime la vivacité de son esprit, sa subtilité, même si elle ne partage pas toujours les idées qu’il défend. Elle se met donc à la recherche d’un psy mâle pas mal, la quarantaine sexy ou la cinquantaine bien vieillie, intello et charmeur subtil. Elle se rend rapidement compte qu’un tel gibier est plus rare qu’elle ne le pensait chez les freudiens. En outre, il y a quelque chose de gênant pour elle de se retrouver face à un psy trop moche ou trop vieux à son goût, et de devoir lui expliquer qu’elle ne sait plus trop si elle veut vraiment faire une analyse sans qu’il ne se doute de la vraie raison de ce recul. Car elle sent chez ces praticiens, à tort ou à raison, une grande perspicacité, et elle craint que l’un d’eux ne lui fasse dire quel est son critère de sélection. Il faut dire que les quelques notions de psychanalyse qu’elle possède lui ont peut-être fait assimiler le transfert à un coup de foudre. Elle imagine alors avec anticipation ce moment où elle désirera profondément l’homme en noir (elle ne l’imagine pas vêtu autrement) et cherchera à l’attirer auprès d’elle sur le grand divan.
Caroline se dit aussi que pour être bien dans sa tête, il faut d’abord être bien dans sa peau. Et là, elle s’en est rendu compte dans sa phase « Marie Claire fait les boutiques de mode», il y a du boulot. Marre des kilos en trop et des régimes synonymes d’échecs. Elle décide de lâcher le yoga du jeudi après midi et les séances Minceur de Weight Watcher du mercredi pour quelque chose de plus dynamique. Elle convainc Monique pour l’Aquagym et le step car elle ne veut pas fréquenter seule l’une de ces nouvelles salles de gym modernes où les corps s’exhibent. Dur, dur de s’assumer en maillot de bain, surtout lorsqu’elle découvre que Monique est moins grosse qu’elle et s’en sort mieux dans les activités précitées.
Monique. C’est l’amie que l’on croit soumise, qui partage nos expériences, nous suit partout sans nous contredire. C’est celle que l’on imagine dépendante de nous, toujours forcément collée à nous, faute de mieux. Mais nous nous rendons compte que la plus dépendante n’est pas celle que l’in croit. Sans elle, c’est nous qui sommes perdus. Nous partons en vacances en croyant la laisser seule dans le désespoir, et au retour nous découvrons qu’elle a une vie sans nous et que le manque de l’autre le plus profond était dans notre propre camp.