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Vendredi 23 février 2007

Devant l’insistance de son mari, ses remarques incessantes ou ses sous-entendus devant les amis et la famille, Caroline pense à lever le pied et diminuer un peu le rythme de ses activités. Elle fait part de cette intention à Georges qui l’en dissuade avec fermeté : elle doit rester maîtresse de sa vie et faire enfin ce qui lui plait. Elle doit cesser de tout sacrifier à sa famille et vivre pleinement ses envies. Ce discours, malgré toutes ses lectures féministes, Caroline n’y est que moyennement réceptive : l’influence de son éducation semble la plus forte. D’autant que Monique, délaissée elle aussi et peut-être jalouse de l’épanouissement et de la réussite de Caroline, est là pour la culpabiliser un peu plus en lui rappelant le chemin qui lui était tracé, ses devoirs de mère de famille. Tout la conduit à rentrer dans le rang.  

 

Personne n’aime être forcé à prendre une décision et Caroline n’échappe pas à la règle. Surtout si la principale pression vient de son mari et qu’en face il y a un Georges plus passionné que jamais qui plaide le contraire. Finalement l’état de santé dégradé de sa mère lui offre une porte de sortie honorable. Enfin, c’est le prétexte trouvé pour ne pas s’avouer totalement vaincue. Contre toute attente, elle privilégie la passion du théâtre (et de Georges ?) à l’ambition et choisit de ne plus aller à la fac de droit.  

 

La maladie. Nouvelle donne, nouvelle rencontre pour Caroline. Elle avait eu la chance d’éviter tout rendez-vous personnel avec elle, et c’est par l’intermédiaire de sa mère qu’allait avoir lieu le premier affrontement. Un rhume, une jambe cassée, ce sont des rendez-vous qui ne durent pas longtemps et dont on sort vainqueur à chaque fois. Un cancer, c’est une bataille à mener sans que l’issue ne soit certaine, et mieux vaut lutter en équipe. Caroline et sa mère : équipe de choc ? Une complémentarité certaine certes : lorsque l’une baissait quelque peu les bras, l’autre les lui soulevait avec force et vigueur. Ce fut suffisant pour vaincre. Une bataille de gagnée à défaut d’une guerre.

Vendredi 23 février 2007

L’oral n’est pas pour Caroline la révélation attendue et est même plutôt laborieux. Mais le verdict du jury est clément : elle est admise en deuxième année. Ce succès a un effet positif sur le comportement de son mari. Du moins c’est ce qu’elle croit au départ. Il la sort davantage, la présente à des partenaires ou collaborateurs, en insistant toujours sur le courage qu’elle a eu de reprendre ses études à son âge… etc. Au bout d’un moment, cela la lasse, elle en a assez de faire ce petit numéro dans les dîners. Passer de potiche à bête de foire, a-t-elle gagné à cette évolution ?  

 

Mais qu’elle le veuille ou non, Caroline est un peu l’attraction de sa promotion : des quadras qui s’inscrivent en première année, on en trouve, ceux qui réussissent sont plutôt rares. La voilà devenue coqueluche de la plupart des professeurs de la Faculté. Elle se lie peu à peu d’amitié avec l’un d’eux, Georges. Un divorcé d’une cinquantaine d’années, professeur de droit social après avoir été avocat pendant près de vingt ans. Ils se retrouvent souvent à la cafétéria, entre ou après les cours, pour parler. Il lui communique rapidement sa passion du théâtre. Lui-même est tombé dedans lorsqu’il était étudiant. Alors qu’il peinait à apprendre les textes au programme, un ami lui avait conseillé de s’inscrire à un cours de théâtre. Là, il apprendrait à mieux utiliser sa mémoire, et la maîtrise de la voix qu’il acquérrait lui servirait lors des futures plaidoiries. Depuis, il est resté dans le monde du théâtre en devenant le pilier d’une troupe d’amateurs. Caroline se rend à quelques répétitions d’une pièce d’Eric Emmanuel Schmitt avant d’assister à la première représentation dans une petite maison de la culture. Elle est enchantée par le spectacle et le travail de la troupe mais, malgré l’insistance de Georges, refuse de l’intégrer en tant que comédienne. Il la persuade alors d’apprendre à ses côtés les rudiments du métier de metteur en scène. Il l’emmène voir de nombreuses pièces dans toute la capitale, lui fait rencontrer quelques grands noms du théâtre, comédiens, auteurs et metteurs en scène.  

 

Introduite dans ce monde du spectacle, Caroline est un peu sur un nuage. Heureusement, Georges est là pour lui rappeler que derrière les paillettes et les applaudissements, il y a la partie immergée de l’iceberg : un travail laborieux. Et il n’oublie pas de l’aider à apprendre les cours de droit qu’elle aurait tendance à négliger au profit de sa nouvelle passion. Du côté de sa famille, les réactions ne tardent pas. Ses enfants, qui lui reprochaient pendant un moment de trop s’occuper d’eux et de les étouffer, se plaignent de ne plus avoir aucun interlocuteur à la maison. Entre un père détaché et une mère absente, le vide s’est créé. Ils sont à un âge où, certes, la liberté et l’indépendance ne sont pas pour leur déplaire, mais où un minimum de présence à leurs côtés ne serait pas de trop. Les voilà un peu livrés à eux-mêmes. Le mari de Caroline qui ne la croise plus qu’entre son retour de la fac et son départ pour rejoindre la troupe de Georges, lui reproche de ne plus assumer ses responsabilités. Elle passe une grande partie de ses soirées au théâtre, soit aux répétitions de la troupe, soit aux représentations auxquelles l’invite Georges. Quant à l’autre partie, elle squatte la chambre d’ami qu’elle a transformée en bureau avec l’écriteau « prière de ne pas déranger » : elle travaille son droit.

 

Vendredi 23 février 2007

Pour passer à autre chose sans pour autant tourner la page de cette période « éducative », Caroline décide de retourner elle-même à l’école. Elle se renseigne d’abord sur l’Université du Temps Libre. La brochure l’enthousiasme, elle s’inscrit à un premier cours sur l’histoire de l’Art. Mais jamais elle n’ira au deuxième : trop de vieux parmi les élèves. Elle n’a pas envie de côtoyer dès maintenant les images de ce qu’elle sera dans vingt ans. Trop déprimant ! Elle essaie les cours du soir : trop d’actifs. Elle se sent en parfait décalage avec tous ces gens désireux d’apprendre pour faire progresser leur carrière et gravir les échelons dans leur entreprise. Elle se dirige alors vers la fac. Avec Monique. Et l’amie Géraldine aussi, tentée par l’expérience cette fois. Géraldine, c’est cette amie « un peu coincée » (dixit Caroline) qui n’avait pas suivi les deux autres dans la mode Marie Claire, le régime (il faut dire qu’elle n’en a pas besoin), les essais maillots de bain ou le sexe clandestin. Et pourtant, parlons-en de Géraldine ! Toujours les mêmes qui ont de la chance ! Elle tombe amoureuse du prof de sociologie urbaine au milieu du premier trimestre, ils emménagent ensemble à la fin du second et c’est le mariage en fin d’année universitaire. Un conte de fée pour les autres, encore une fois. Et dire qu’au début, Géraldine n’osait pas se lancer dans l’aventure et que ce sont les deux copines qui l’ont poussée !

 Les études ? Dur de s’y remettre sérieusement. Et pas très passionnant en plus de cela. Caroline fait une première année en sociologie pour finalement se rendre compte que « la socio c’est pas La Marche du Siècle ». Monique et elle ne passent même pas les épreuves de fin d’année. Aucune chance d’être reçues de toutes façons. Leur épreuve à elles sera d’assister au mariage de Géraldine. Difficile de voir le bonheur des autres lorsque l’on recherche soi-même sa voie.  Sur la lancée de cette remarque profonde à la fin de la cérémonie, Caroline décide de s’inscrire en première année de psychologie. Sans Monique qui choisit de jeter l’éponge. Mais Caroline déchante rapidement du haut de l’amphi surchargé : « la psycho, c’est pas Mireille Dumas ». Alors, de peur que l’économie ce ne soit pas « Emmanuel Chain dans Capital », que la chimie ne soit pas aussi drôle que les expériences du Professeur Tournesol, et que par contre l’Histoire ce soit vraiment « Alain Decaux » en plus rébarbatif, elle effectue sa dernière tentative en allant s’asseoir sur les bancs de la fac de droit. Elle ne cache pas que se faire appeler « maître » et plaider pour un innocent avec éloquence et gestes amples, le tout vêtue de la grande robe noire des avocats, la fait fantasmer. Peut-être est-ce ce fantasme qui la fait s’accrocher et aller jusqu’au bout de la première année.

 Alors voilà Monique réquisitionnée pour l’aider à apprendre les lois, les décrets, les ordonnances et autres classiques du droit français. Pour Caroline, recalée en juin à cause d’une déroute en droit constitutionnel (sans doute pas très fantasmant comme matière et l’épreuve ne portait pas vraiment sur les déboires de l’ancien président du Conseil Constitutionnel et de sa célèbre maîtresse) il faudra passer par le rattrapage en septembre avec le grand oral. Pour se réconforter, elle cherche à faire dire à son psy que cet oral sera l’aboutissement d’un désir longtemps refoulé et qu’elle pourra libérer toutes les pulsions enfouies. Le psy, toujours aussi peu bavard, ne la contredit pas : qui ne dit mot consent. Si elle se plante, il pourra toujours interpréter l’échec comme un acte manqué. 

Vendredi 23 février 2007

Caroline envisage alors une autre solution, moins dangereuse mais ô combien plus délicate : reconquérir son mari. Séduction, attentions tendres, chandelles et petits plats mitonnés… elle n’a pas d’autres idées. Réaction cinglante du mari dans le genre : « Ne compte pas sur moi pour te donner ce que tu n’as pas pu trouver chez ton amant ! Laisse tomber ! Notre couple, ce n’est plus que pour les enfants, non ? ».

 Les enfants !! Elle les avait presque oubliés ! Le plus vieux vient d’entrer au lycée, l’autre au collège. Deux garçons, portraits crachés de leur père. Le chromosome « Y » semble l’avoir emporté sur toute la ligne. Sauf lorsque des tensions surviennent : le père prétend alors qu’ils ont hérité du caractère de leur mère, et la mère énumère comme il se doit l’ensemble des défauts hérités du père et la discussion n’en finit plus. Ou plutôt si, elle finit en dispute, en porte qui claque ou en silence tendu.

 Les enfants sont de bons élèves, ils passent d’une classe à l’autre sans problème. Des problèmes, ils ne semblent pas en avoir du tout d’ailleurs, et c’est ce qui inquiète Caroline qui décide de s’occuper un peu plus d’eux : est-ce que tout ce calme ne cache pas quelque chose ? Et qu’est-ce qu’ils vont devenir ? Le monde est devenu tellement dur : chômage, violence, SIDA…etc. Caroline décide de prendre les choses en main. Il ne sera pas dit qu’elle n’a pas été une bonne mère aux côtés de ses enfants. Elle s’abonne au Monde de l’Education, consulte le site Françoise Dolto (un peu tard peut-être…) sur Internet et se transforme en diététicienne pour leur faire des petits plats équilibrés et vitaminés. Elle ignore, ou fait semblant, que ses deux grands bambins foncent au Mac Do avec leurs copains dès qu’ils en ont l’occasion. Et adieu la diététique, c’est Coca Cola et hamburger à deux ou trois étages dégoulinant de ketchup.

 Caroline se met à participer aux réunions parents-profs alors qu’elle n’y avait jamais mis les pieds. Les profs, d’abord agréablement surpris de sa présence, se rendent vite compte qu’ils ont en face d’eux un prototype de la mère ch… en crise de mauvaise conscience et en pleine session de rattrapage. Elle multiplie les rendez-vous avec des conseillers d’orientation et les harcèlent de questions sur les filières porteuses. Elle imagine ses enfants devenir tout à tour généticiens partant pour l’exploration du génome humain ; informaticiens maîtrisant toutes les nouvelles technologies liées aux « bites » et autres « méga-hoquets » ou quelque chose comme cela (parce que, je cite, « elle n’y connaît rien ») ; météorologues pour essayer de comprendre quelque chose au bouleversement des climats et au réchauffement de la planète (qui risque de faire fondre les « capotes glaciaires », je cite toujours) ;  pilotes à bord de ces futurs gigantesques avions de plus de 500 places qu’elle compare, avec sa phobie de l’avion, à de véritables cercueils volants (le village natal de sa mère y passerait !) ; avocats en charge de chaque nouvelle « affaire du siècle » dont raffolent les média ; journalistes d’investigation plongés au cœur des dangereuses triades chinoises. Mais elle ne les imagine en aucun cas mannequins stars défilant sur les podiums de la haute couture parisienne : ils ressemblent trop à leur père pour cela. Ce qui ne l’empêche pas de veiller méticuleusement à leur look avant qu’ils ne partent le matin.

 La conclusion de cette nouvelle attitude avec les enfants n’est pas difficile à deviner, c’est : « Maman, laisse-nous tranquilles !! ». Et bien qu’elle ait mis quelques temps à le comprendre, le message finit par rentrer dans la tête de Caroline. 

Vendredi 23 février 2007

Caroline multiplie les séances d’analyse, raconte tous les détails de son enfance au psy qui l’écoute le plus souvent en silence. Elle commence à regretter de ne pas avoir choisi le coaching car sa vie lui semble encore désespérément plate. Comment faisait-elle pour remplir ce vide avant ? Quand elle ne faisait pas les boutiques de mode à la recherche de l’introuvable « 40 qui taille très large ». Quand elle ne passait pas des heures à raconter sa vie à un beau mec désespérément muet et pas du tout entreprenant. Quand elle ne comptait pas sur l’élasticité de son maillot de bain trop petit pour suivre les mouvements du prof de gym. Quand elle ignorait les effets soi-disant bénéfiques de faire l’acrobate autour d’une marche placée au milieu de nulle part. Quand elle ne devenait pas dingue à force de chercher une place de parking suffisamment grande pour sa Volvo ou à tenter des créneaux impossibles sous le regard ironique d’automobilistes forcément machistes.

             Alors la voilà qui cherche désespérément l’étincelle qui illuminera son existence. Après Dieu, l’inconscient (le ça, le moi, le soi et qui voilà…), l’hyperactivité en tout genre, elle se souvient qu’il peut suffire d’amour et d’eau fraîche pour vivre. L’amour ! Elle ne l’avait pas oublié, il était tout simplement sorti de sa vie, après pourtant y être entré avec fracas. C’était il y a plus de vingt ans. Un camarade de classe. Classique. C’était l’amour fou, celui que l’on croit unique et qui doit durer toute la vie. A défaut d’une vie entière, il avait duré huit mois. Pour elle, c’était le premier amour ; pour lui l’expérience était à peine plus grande. En cachette des parents mais en narguant ceux des amis qui n’avaient pas encore franchi le seuil de la vie amoureuse, ils avaient appris à connaître leur corps et celui du sexe opposé. La découverte était d’importance et le chemin à parcourir pour y arriver était long. Le sexe était un sujet tabou. Il y avait juste quelques revues qui circulaient sous le manteau et les discussions avec ceux qui « l’avaient déjà fait » et racontaient leur expérience. C’est Caroline qui avait rompu leur liaison. Elle trouvait son amoureux trop timide. Au fur et à mesure, il faisait moins d’effort pour lui être agréable, il perdait de sa fougue et ses marques d’affection se faisaient plus rares. Elle avait eu d’autres aventures avant de rencontrer son mari. A bien y regarder, ce dernier n’était pas celui qu’elle avait aimé le plus intensément, mais elle voulait que le mariage lui apporte la stabilité et le confort. Tout cela elle l’avait eu, sans doute au détriment de l’étincelle qui maintient la flamme allumée. Alors, elle voulait retrouver les grands frissons des premiers flirts, les rendez vous secrets, l’attente anxieuse de l’autre dans le recoin sombre d’un immeuble. Ce désir était renforcé par les récentes retrouvailles avec Christiane, une amie, resplendissante dans les bras de son amant. Qui aurait pu imaginer cela d’elle ! Christiane ! Avec son mari et ses enfants : la famille modèle telle qu’on se la représente. Et cet amant qui parait la crème des hommes…

             Après tout, Caroline aurait la possibilité de vivre une aventure clandestine avec rendez-vous dans les hôtels, voire week end compris lors des voyages d’affaires (c’est ce qu’il dit) de son mari. Pourquoi pas un amant ? Un peu de piment dans la vie, une bonne motivation pour soigner ce corps qui rouille et se sentir désirable à nouveau. Retrouver le temps des caresses, le temps des tête-à-tête où les silences sont tout sauf pesants, le temps des regards éblouis que la routine n’a pas encore éteints. Puisqu’il faut se résoudre à supprimer le psy de la liste des possibilités, la voilà qui doit partir en chasse de l’oiseau rare, chose entièrement nouvelle pour elle. Elle ressort donc une vieille pile de Marie Claire d’un carton et révise les classiques de la séduction avant de tenter de les appliquer dans le réel. La plupart des méthodes lui semblent beaucoup trop osées et elle se sent incapable de vaincre pudeur et timidité pour les mettre en pratique. Elle s’approprie néanmoins le vocabulaire et part à la recherche de cibles potentielles. D’abord parmi les anciens amis de jeunesse qui ne lui déplaisaient pas ou qui semblaient à l’époque avoir un faible pour elle. Que sont-ils devenus ? Mais elle craint vite de paraître fanée dans le regard de ceux qui l’ont connue à l’âge des fleurs à peine écloses.

              Elle « choisit » finalement un collègue de son mari, récemment divorcé, qui venait souvent manger chez eux lorsqu’il était encore en couple. Monique désapprouve et l’idée de l’amant et le choix, jugé trop risqué, de celui-ci. Mais elle espère néanmoins recueillir quelques détails croustillants, chose ô combien humaine. Caroline cherche à mettre de la folie dans cette relation et à évacuer toutes ses frustrations. Elle veut y trouver l’épanouissement tant attendu. Au début, tout est beau, le plaisir est total : les rendez vous secrets et les imprudences mettent du sel dans sa vie. Sitôt son amant quitté, elle pense déjà au prochain rendez-vous. C’est à chaque fois elle qui imagine le scénario des rencontres clandestines. Elle passe des heures en ville à repérer les endroits propices aux entrevues. Sexuellement parlant, son amant est tout ce qu’il y a de bien. Elle apprend beaucoup, mais surtout laisse parler les fantasmes qu’elle n’avait jamais osé dévoiler à son mari, ou que celui-ci avait refusé d’accomplir. Elle essaie des choses qu’elle avait lues ou dont elle avait entendu parler. Son partenaire est pris dans la même frénésie sexuelle, sortant d’une dizaine d’années d’un mariage dont la routine était parvenue à bout.

             Mais la durée des rencontres est tellement courte qu’il s’y dit peu de choses. Et l’imagination érotique a ses limites. En guise d’épanouissement, Caroline obtient quelque chose de purement physique. Ses attentes romantiques sont loin d’être satisfaites. L’expérience vaut-elle tous les risques pris, toutes les cachotteries,  le stress ? Ces rendez-vous clandestins deviennent peu à peu fades et fatigants. D’un commun accord, les deux amants mettent fin à l’aventure, au grand désespoir de Monique que cela avait fini par passionner. 

Vendredi 23 février 2007

Après avoir usé la Golf noire que son mari lui avait laissée en deuxième main pour acheter le nouveau modèle, Caroline décide d’acheter une Volvo break rouge bordeaux parce qu’elle a vu dans la même journée deux films où le héros en possédait une. Ce n’était pas Tom Cruise ni Brad Pitt, mais un illustre inconnu et Jean Pierre Daroussin. Elle n’en est plus aux acteurs qui la faisaient fantasmer, elle s’identifie aux anti-héros paumés, représentant de commerce au bout du rouleau comme Daroussin dans le film, ou maîtresse d’un patron qui promet de divorcer comme Catherine Frot qui joue sa sœur. Que le même jour, dans le film qu’elle est allée voir avec son amie Monique et que conseillait Télérama, et dans celui qu’elle avait enregistré la veille au soir sur Canal, elle ait vu la même voiture, c’est un signe qu’elle ne voulait surtout pas ignorer. Bien qu’elle ait délaissé ces derniers temps l’étude des religions orientales et la méditation transcendantale, elle reste suffisamment sous influence pour guetter les signes du destin qui la mèneront peut-être droit au Shawarma ou au Nirvana (ou un truc comme ça…).

             Son mari, qui souhaitait éviter le conflit à tout prix, réagit à l’achat de la Volvo avec une ironie distante en lui disant calmement que la mode est aux petites voitures faciles à garer, avant de revenir peu après au sujet, sans avoir l’air d’y toucher, en abordant la folie actuelle pour la trottinette dans les rues de Paris. Certes, il risquait de recevoir en pleine face le « Ah ! Parce que tu me vois sur une trottinette ! » (ce qui ne manqua pas) mais il avait aussi remarqué l’attirance de sa femme pour tout ce qui est phénomène de mode et truc dans l’air du temps. Jusqu’à déraper, selon certains de ses proches, vers une excentricité que d’autres n’hésitent pas à appeler « folie ». Elle devient un peu « fofolle » comme on dit. Les plus méchants parleront d’une sorte de crise d’adolescence retardée, laissant aux plus vaches le terme de ménopause précoce.

             Elle revoit sa garde-robe en fonction des derniers modèles présentés dans Marie Claire. Enfin… elle essaie : parce que les boutiques « taille 38 maxi » l’accueillent assez froidement ou avec un sourire ironique blessant pour une femme pas très bien dans sa peau et son « «44/46 mini ». Mais après avoir passé tant d’années à lire ce magazine, elle ne voit pas pourquoi elle ne s’habillerait pas comme les modèles. Des lectrices abonnées, comme Monique et elle, doivent bien être la cible de vente du mag, non ? Alors la mode devrait être faite pour elles ! Mais dans la réalité, il ne leur reste souvent qu’à souhaiter que la tendance soit davantage aux formes amples qu’au stretch ou au pantalon cigarette pour taille de guêpe. Remarquez que la rédaction de Marie Claire sait cependant garder ce type de lectrices : on titre sur « Les hommes préfèrent les rondes » (sympa, mais si elles ne peuvent pas s’habiller…) et la dernière expo de Botero, pour faire passer les cinquante dernières pages d’une mode destinée à Kate Moss et aux lolitas anorexiques.

             Après avoir longtemps hésité, et avoir failli se laisser prendre par la nouveauté du coaching, Caroline décide de se lancer dans une psychanalyse. Le coaching, c’était la recherche du développement personnel pour aller de l’avant avec la totalité de son énergie intérieure. Mais Caroline n’a personne à battre, à dépasser, aucune limite à franchir. « Aller de l’avant », l’expression la tente, mais aller où ? Alors que la psychanalyse, pense-t-elle, la libérera de tous ses complexes, la fera se sentir bien dans sa tête. Une autre vie pourra alors commencer pour elle, différente. Et puis elle a toujours eu un faible pour Gérard Miller, le psy préféré des média. Elle l’a découvert à la radio et suit son parcours à la télévision parce que « physiquement c’est pas mal non plus ». Elle le trouve intelligent, raffiné, et surtout charmeur, mais – attention - pas dans le sens péjoratif du terme. Elle aime la vivacité de son esprit, sa subtilité, même si elle ne partage pas toujours les idées qu’il défend. Elle se met donc à la recherche d’un psy mâle pas mal, la quarantaine sexy ou la cinquantaine bien vieillie, intello et charmeur subtil. Elle se rend rapidement compte qu’un tel gibier est plus rare qu’elle ne le pensait chez les freudiens. En outre, il y a quelque chose de gênant pour elle de se retrouver face à un psy trop moche ou trop vieux à son goût, et de devoir lui expliquer qu’elle ne sait plus trop si elle veut vraiment faire une analyse sans qu’il ne se doute de la vraie raison de ce recul. Car elle sent chez ces praticiens, à tort ou à raison, une grande perspicacité, et elle craint que l’un d’eux ne lui fasse dire quel est son critère de sélection. Il faut dire que les quelques notions de psychanalyse qu’elle possède lui ont peut-être fait assimiler le transfert à un coup de foudre. Elle imagine alors avec anticipation ce moment où elle désirera profondément l’homme en noir (elle ne l’imagine pas vêtu autrement) et cherchera à l’attirer auprès d’elle sur le grand divan.

 

             Caroline se dit aussi que pour être bien dans sa tête, il faut d’abord être bien dans sa peau. Et là, elle s’en est rendu compte dans sa phase « Marie Claire fait les boutiques de mode», il y a du boulot. Marre des kilos en trop et des régimes synonymes d’échecs. Elle décide de lâcher le yoga du jeudi après midi et les séances Minceur de Weight Watcher du mercredi pour quelque chose de plus dynamique. Elle convainc Monique pour l’Aquagym et le step car elle ne veut pas fréquenter seule l’une de ces nouvelles salles de gym modernes où les corps s’exhibent. Dur, dur de s’assumer en maillot de bain, surtout lorsqu’elle découvre que Monique est moins grosse qu’elle et s’en sort mieux dans les activités précitées.

             Monique. C’est l’amie que l’on croit soumise, qui partage nos expériences, nous suit partout sans nous contredire. C’est celle que l’on imagine dépendante de nous, toujours forcément collée à nous, faute de mieux. Mais nous nous rendons compte que la plus dépendante n’est pas celle que l’in croit. Sans elle, c’est nous qui sommes perdus. Nous partons en vacances en croyant la laisser seule dans le désespoir, et au retour nous découvrons qu’elle a une vie sans nous et que le manque de l’autre le plus profond était dans notre propre camp.  

 

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